Le livre passion de l'année- PRIX
GONCOURT 2004
"Le
soleil des Scorta"
Laurent GAUDÉ
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Prix indicatif :
19 euros
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Bravo à Laurent Gaudé et à la maison
Actes Sud
Actes Sud
Domaine français
Romans, nouvelles, récits
août 2004 / 11,5 x 21,7 / 250 pages
Parce qu’un viol a fondé leur lignée, les Scorta
sont nés dans l’opprobre. A Montepuccio, leur petit village
d’Italie du sud, ils vivent pauvrement, et ne mourront pas riches.
Mais ils ont fait vœu de se transmettre, de génération
en génération, le peu que la vie leur laisserait en héritage.
Et en dehors du modeste bureau de tabac familial, créé
avec ce qu’ils appellent “l’argent de New York”,
leur richesse est aussi immatérielle qu’une expérience,
un souvenir, une parcelle de sagesse, une étincelle de joie.
Ou encore un secret. Comme celui que la vieille Carmela – dont
la voix se noue ici à la chronique objective des événements
– confie à son contemporain, l’ancien curé
de Montepuccio, par crainte que les mots ne viennent très vite
à lui manquer.
Roman solaire, profondément humaniste, le nouveau livre de Laurent
Gaudé met en scène, de 1870 à nos jours, l’existence
de cette famille des Pouilles à laquelle chaque génération,
chaque individualité, tente d’apporter, au gré de
son propre destin, la fierté d’être un Scorta, et
la révélation du bonheur.
Extrait
I
Les pierres chaudes du destin
La chaleur du soleil semblait fendre la terre. Pas un souffle de vent
ne faisait frémir les oliviers. Tout était immobile. Le
parfum des collines s’était évanoui. La pierre gémissait
de chaleur. Le mois d’août pesait sur le massif du Gargano*
avec l’assurance d’un seigneur. Il était impossible
de croire qu’en ces terres, un jour, il avait pu pleuvoir. Que
de l’eau ait irrigué les champs et abreuvé les oliviers.
Impossible de croire qu’une vie animale ou végétale
ait pu trouver – sous ce ciel sec – de quoi se nourrir.
Il était deux heures de l’après-midi, et la terre
était condamnée à brûler.
Sur un chemin de poussière, un âne avançait lentement.
Il suivait chaque courbe de la route, avec résignation. Rien
ne venait à bout de son obstination. Ni l’air brûlant
qu’il respirait. Ni les rocailles pointues sur lesquelles ses
sabots s’abîmaient. Il avançait. Et son cavalier
semblait une ombre condamnée à un châtiment antique.
L’homme ne bougeait pas. Hébété de chaleur.
Laissant à sa monture le soin de les porter tous deux au bout
de cette route. La bête s’acquittait de sa tâche avec
une volonté sourde qui défiait le jour. Lentement, mètre
après mètre, sans avoir la force de presser jamais le
pas, l’âne engloutissait les kilomètres. Et le cavalier
murmurait entre ses dents des mots qui s’évaporaient dans
la chaleur. “Rien ne viendra à bout de moi… Le soleil
peut bien tuer tous les lézards des collines, je tiendrai. Il
y a trop longtemps que j’attends… La terre peut siffler
et mes cheveux s’enflammer, je suis en route et j’irai jusqu’au
bout.”
Les heures passèrent ainsi, dans une fournaise qui abolissait
les couleurs. Enfin, au détour d’un virage, la mer fut
en vue. “Nous voilà au bout du monde, pensa l’homme.
Je rêve depuis quinze ans à cet instant.”
La mer était là. Comme une flaque immobile qui ne servait
qu’à réfléchir la puissance du soleil. Le
chemin n’avait traversé aucun hameau, croisé aucune
autre route, il s’enfonçait toujours plus avant dans les
terres. L’apparition de cette mer immobile, brillante de chaleur,
imposait la certitude que le chemin ne menait nulle part. Mais l’âne
continuait. Il était prêt à s’enfoncer dans
les eaux, de ce même pas lent et décidé si son maître
le lui demandait. Le cavalier ne bougeait pas. Un vertige l’avait
saisi. Il s’était peut-être trompé. A perte
de vue, il n’y avait que collines et mer enchevêtrées.
“J’ai pris la mauvaise route, pensa-t-il. Je devrais déjà
apercevoir le village. A moins qu’il n’ait reculé.
Oui. Il a dû sentir ma venue et a reculé jusque dans la
mer pour que je ne l’atteigne pas. Je plongerai dans les flots
mais je ne céderai pas. Jusqu’au bout. J’avance.
Et je veux ma vengeance.”
L’âne atteignit le sommet de ce qui semblait être
la dernière colline du monde. C’est alors qu’ils
virent Montepuccio. L’homme sourit. Le village s’offrait
au regard dans sa totalité. Un petit village blanc, de maisons
serrées les unes contre les autres, sur un haut promontoire qui
dominait le calme profond des eaux. Cette présence humaine, dans
un paysage si désertique, dut sembler bien comique à l’âne,
mais il ne rit pas et continua sa route.
Lorsqu’il atteignit les premières maisons du village, l’homme
murmura : “Si un seul d’entre eux est là et m’empêche
de passer, je l’écrase du poing.” Il observait avec
minutie chaque coin de rue. Mais il se rassura rapidement. Il avait
fait le bon choix. A cette heure de l’après-midi, le village
était plongé dans la mort. Les rues étaient désertes.
Les volets fermés. Les chiens même s’étaient
volatilisés. C’était l’heure de la sieste
et la terre aurait pu trembler, personne ne se serait aventuré
dehors. Une légende courait dans le village qu’à
cette heure, un jour, un homme remonté un peu tard des champs
avait traversé la place centrale. Le temps qu’il atteigne
l’ombre des maisons, le soleil l’avait rendu fou. Comme
si les rayons lui avaient brûlé le crâne. Tout le
monde, à Montepuccio, croyait en cette histoire. La place était
petite mais à cette heure, tenter de la traverser, c’était
se condamner à mort.
L’âne et son cavalier remontaient lentement ce qui était
encore, en cette année 1875, la via Nuova – et qui deviendrait
plus tard le corso Garibaldi. Le cavalier, manifestement, savait où
il allait. Personne ne le vit. Il ne croisa même pas un de ces
chats maigres qui pullulent dans les immondices des caniveaux. Il ne
chercha pas à mettre son âne à l’ombre, ni
à s’asseoir sur un banc. Il avançait. Et son obstination
devenait terrifiante.
“Rien n’a changé ici, murmura-t-il. Mêmes rues
pouilleuses. Mêmes façades sales.”
C’est à ce moment-là que le père Zampanelli
le vit. Le curé de Montepuccio, que tout le monde appelait don
Giorgio, avait oublié son livre de prières dans le petit
carré de terre contigu à l’église qui lui
servait de potager. Il y avait travaillé deux heures le matin
et l’idée venait de naître en lui que c’était
là, bien sûr, sur la chaise en bois, près de la
cabane à outils, qu’il avait posé le livre. Il était
sorti comme on sort durant un orage, le corps recroquevillé,
les yeux plissés, se promettant de faire le plus vite possible
pour ne pas trop exposer sa carcasse à la chaleur qui rend fou.
C’est là qu’il vit l’âne et son cavalier
passer sur la via Nuova. Don Giorgio marqua un temps d’arrêt
et, instinctivement, il se signa. Puis il retourna se protéger
du soleil derrière les lourdes portes en bois de son église.
Le plus étonnant ne fut pas qu’il ne pensa pas à
donner l’alarme, ou à héler l’inconnu pour
savoir qui il était et ce qu’il voulait (les voyageurs
étaient rares et don Giorgio connaissait chaque habitant par
son prénom), mais que, revenu dans sa cellule, il n’y pensa
même plus. Il se coucha et sombra dans le sommeil sans rêve
des siestes d’été. Il s’était signé
devant ce cavalier comme pour effacer une vision. Don Giorgio n’avait
pas reconnu Luciano Mascalzone. Comment l’aurait-il pu ? L’homme
n’avait plus rien de ce qu’il avait été. Il
avait une quarantaine d’années mais ses joues étaient
creuses comme celles d’un vieillard.
Luciano Mascalzone déambula dans les rues étroites du
vieux village endormi. “Il m’a fallu du temps mais je reviens.
Je suis là. Vous ne le savez pas encore puisque vous dormez.
Je longe la façade de vos maisons. Je passe sous vos fenêtres.
Vous ne vous doutez de rien. Je suis là et je viens chercher
mon dû.” Il déambula jusqu’à ce que
son âne s’arrête. D’un coup. Comme si la vieille
bête avait toujours su que c’était ici qu’elle
devait aller, que c’était ici que prenait fin sa lutte
contre le feu du soleil. Elle s’arrêta net devant la maison
des Biscotti et ne bougea plus. L’homme sauta à terre avec
une étrange souplesse et frappa à la porte. “Je
suis là à nouveau, pensa-t-il. Quinze ans viennent de
s’effacer.” Un temps infini s’écoula. Luciano
pensa frapper une seconde fois mais la porte s’ouvrit doucement.
Une femme d’une quarantaine d’années était
devant lui. En robe de chambre. Elle le dévisagea longtemps,
sans rien dire. Aucune expression ne parcourait son visage. Ni peur,
ni joie, ni surprise. Elle le fixait dans les yeux comme pour prendre
la mesure de ce qui allait advenir. Luciano ne bougeait pas. Il semblait
attendre un signe de la femme, un geste, un froncement de sourcil. Il
attendait. Il attendait et son corps s’était raidi. “Si
elle fait mine de refermer, pensa-t-il, si elle n’esquisse qu’un
seul petit geste de repli, je bondis, je défonce la porte et
je la viole.” Il la mangeait des yeux, à l’affût
du moindre signe qui rompe cet état de silence. “Elle est
encore plus belle que ce que j’avais imaginé. Je ne mourrai
pas pour rien aujourd’hui.” Il devinait son corps sous la
robe de chambre, et cela faisait croître en lui un appétit
violent. Elle ne disait rien. Elle laissait le passé remonter
à la surface de sa mémoire. Elle avait reconnu l’homme
qui se tenait devant elle. Sa présence ici, sur le pas de sa
porte, était une énigme qu’elle n’essayait
même pas de démêler. Elle laissait simplement le
passé l’envahir à nouveau. Luciano Mascalzone. C’était
bien lui. Quinze ans plus tard. Elle l’observait sans haine ni
amour. Elle l’observait comme on fixe le destin dans les yeux.
Elle lui appartenait déjà. Il n’y avait pas à
lutter. Elle lui appartenait. Puisque après quinze ans il était
revenu et avait frappé à sa porte, peu importe ce qu’il
lui demanderait, elle donnerait. Elle consentirait, là, sur le
pas de sa porte, elle consentirait à tout.
Pour rompre le silence et l’immobilité qui les entouraient,
elle lâcha la poignée de la main. Ce simple geste suffit
à sortir Luciano de son attente. Il lisait maintenant sur son
visage qu’elle était là, qu’elle n’avait
pas peur, qu’il pouvait faire d’elle ce qu’il désirait.
Il entra d’un pas léger, comme s’il ne voulait laisser
aucun parfum dans l’air.
Un homme poussiéreux et sale entrait dans la maison des Biscotti,
à l’heure où les lézards rêvent d’être
poissons, et les pierres n’y trouvèrent rien à redire.
Luciano pénétra chez les Biscotti. Cela allait lui coûter
la vie. Il le savait. Il savait que lorsqu’il sortirait de cette
maison, les gens seraient à nouveau dans les rues, la vie aurait
repris, avec ses lois et ses combats, et il devrait payer. Il savait
qu’on le reconnaîtrait. Et qu’on le tuerait. Revenir
ici, dans ce village, et entrer dans cette maison, cela valait la mort.
Il avait pensé à tout cela. Il avait choisi d’arriver
à cette heure écrasante où même les chats
sont rendus aveugles par le soleil, car il savait que si les rues n’avaient
pas été désertes, il n’aurait même
pas pu atteindre la grande place. Il savait tout cela et la certitude
du malheur ne le fit pas tressaillir. Il pénétra dans
la maison.
Ses yeux mirent du temps à s’habituer à la pénombre.
Elle lui tournait le dos. Il la suivit dans un couloir qui lui sembla
interminable. Puis ils arrivèrent dans une petite chambre. Il
n’y avait pas un bruit. La fraîcheur des murs lui sembla
une caresse. Il la prit alors dans ses bras. Elle ne dit rien. Il la
déshabilla. Lorsqu’il la vit nue, ainsi, devant lui, il
ne put réprimer un murmure : “Filomena…” Elle
tressaillit de tout son corps. Il n’y fit pas attention. Il était
comblé. Il faisait ce qu’il s’était juré
de faire. Il vivait cette scène qu’il avait mille fois
imaginée. Quinze années de prison à ne penser qu’à
cela. Il avait toujours cru que lorsqu’il déshabillerait
cette femme, une jouissance plus grande encore que celle des corps s’emparerait
de lui. La jouissance de la vengeance. Mais il s’était
trompé. Il n’y avait pas de vengeance. Il n’y avait
que deux seins lourds qu’il prenait dans la paume de ses mains.
Il n’y avait qu’un parfum de femme qui l’entourait
tout entier, entêtant et chaud. Il avait tant désiré
cet instant que maintenant, il s’y plongeait, il s’y perdait,
oubliant le reste du monde, oubliant le soleil, la vengeance et le regard
noir du village.
Lorsqu’il la prit dans les draps frais du grand lit, elle soupira
comme une vierge, le sourire aux lèvres, avec étonnement
et volupté, et s’abandonna sans lutter.
Luciano Mascalzone avait été toute sa vie ce que les gens
de la région appelaient, en crachant par terre, “un bandit”.
Il vivait de rapines, de vol de bétail, de détroussage
de voyageurs. Peut-être même avait-il tué quelques
pauvres âmes, sur les routes du Gargano, mais cela n’était
pas certain. On racontait tant d’histoires invérifiables.
Une seule chose était sûre : il avait embrassé “la
mauvaise vie” et il fallait se tenir à l’écart
de cet homme-là.
A l’heure de sa gloire, c’est-à-dire à l’apogée
de sa carrière de vaurien, Luciano Mascalzone venait fréquemment
à Montepuccio. Il n’était pas originaire du village,
mais il aimait cet endroit et il y passait le plus clair de son temps.
C’est là qu’il vit Filomena Biscotti. Cette jeune
fille d’une famille modeste mais honorable devint une véritable
obsession. Il savait que sa réputation lui interdisait tout espoir
de la faire sienne, alors il se mit à la désirer comme
les vauriens désirent les femmes. La posséder, ne serait-ce
qu’une nuit : cette idée faisait briller ses yeux dans
la lumière chaude des fins d’après-midi. Mais le
sort lui interdit ce plaisir brutal. Le matin d’un jour sans gloire,
cinq carabiniers le cueillirent à l’auberge où il
s’était installé. On l’emmena sans ménagement.
Il fut condamné à quinze ans de prison. Montepuccio l’oublia,
content de s’être débarrassé de cette mauvaise
engeance qui lorgnait les filles du pays.
En prison, Luciano Mascalzone eut tout le temps de repenser à
sa vie. Il s’était livré à de petits larcins
sans envergure. Qu’avait-il fait ? Rien. Qu’avait-il vécu
qui puisse lui tenir lieu de souvenir dans sa geôle ? Rien. Une
vie s’était écoulée, nulle et sans enjeux.
Il n’avait rien souhaité, rien raté non plus, parce
que rien entrepris. Petit à petit, dans cette vaste étendue
d’ennui qu’avait été son existence, son désir
pour Filomena Biscotti lui parut être le seul îlot qui sauvait
le reste. Lorsqu’il avait frémi en la suivant dans les
rues, il avait eu le sentiment de vivre jusqu’à l’asphyxie.
Cela rachetait tout le reste. Alors oui, il s’était juré
qu’à sa sortie, il assouvirait ce désir brutal,
le seul qu’il ait jamais connu. Quel qu’en soit le prix.
Posséder Filomena Biscotti et mourir. Le reste, tout le reste,
ne comptait pour rien.
Prix indicatif : 19 euros

"Le
soleil des Scorta"
Laurent GAUDÉ